Le Cadre et le Personnage.

Posté le Jeudi 12 mai 2016

1/ D’abord, un cadre. Encadrement d’un espace. Occupé par des formes géométriques. Sur lequel elles n’exercent aucune espèce de déformation. Sinon, dépeuplé.

2/ La géométrie dans l’espace mue progressivement en une végétation directement issue de son abscisse et de son ordonnée, changées en tiges creuses, racines grimpantes, lierres et lianes.

3/ Germination intensive et paradoxale. En ce qu’une tuyauterie beaubourgienne germe d’un échiquier, avec des ahans dus à ce que le dessin semble brossé à traits rapides, jetés, presque impensés, l’elliptique éclat mercuriel d’un couteau assassin.

4/ La machine tubulaire se met à ressembler à un accélérateur végétal de particules imaginaires organisé à partir de l’exposition discrète, au retrait d’un toko no ma, d’une table format bridge où est posée une lampe de chevet.

5/ À l’instar de la lampe, le métamorphosisme ici à l’oeuvre  doit toujours composer avec un élément changeant, non-compatible et qui en est la contrariété.

Mondes étranges que celui des dessins de Frédéric Dupré. Aux non moins étranges relations. Rien d’elles ne va de soi. À chaque instant seront rompues. L’issue n’en est jamais l’absolu d’une solitude. Absolu et relativité, solitude et société sont chimères du vécu. Les formes sont comme tramées d’un voile, de neutre, d’hésitation, de palinodie.

Texte à paraître de Jacques Sicard.

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asavoir @ 11 h 44 min
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Imbroglios

Posté le Dimanche 27 septembre 2015

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Les dessins de Frédéric Dupré ne forment pas des ensembles. Il n’y a pas chez lui une unité de perspective pour fabriquer un ensemble, ni un Tout bien fermé sur soi. Nous avions eu l’occasion de le dire déjà lors d’un premier texte, le support lui-même est toujours ouvert sur l’un de ses points. Des trous en forment la marge, des perforations en marquent le caractère sériel comme autant de feuilles arrachées à un classeur, à un classeur sans classe, sans genre, rogné par l’incertitude du contour. On ne saurait indiquer de « genre commun » pour rendre compte des dessins de Frédéric Dupré. Et d’une certaine manière, cela ne va pas mieux lorsqu’on cherche à établir le cadre. La feuille de papier, extraite d’un bloc-notes, irrégulière par ses bords, constitue le support volant sur lequel établir un carré, un cadre, l’ouverture du visible qui délimite le tableau, l’écran sur lequel vont se produire des lignes, des rencontres, des chutes, des événements ; séries de « choses » (1) qui ne se rangent pas par ensembles mais forment cependant un plan, une séquence, un montage. Et dans cette « multiplicité », dans ce groupe de lignes, d’aplats, s’essaie un bric-à-brac de pièces, de poulies, de courroies pour établir d’étranges petites machines. Ce sont des lignes qui ont du mal à tenir en place, à tenir dans le cadre. Certaines d’entre-elles en sortent, comme une béquille, un mince vérin qui fait tenir le montage tant bien que mal. Plutôt mal du reste, au bord d’une difficulté dont on ne saurait dire vraiment que l’œuvre pourrait triompher, se monumentaliser, tenir sur sa base. Il y a bien, à chaque angle du cadre, des coins noirs, des attaches qui promettent un équilibre, qui fournissent à l’œil le sentiment d’une accroche, d’une quadrature. Mais que ce soit des machines ou des corps, des animaux machines ou des machinations architecturales, cette multiplicité, à chaque fois, passe par des régimes, des changements de vitesse, des plateaux dont le crénelage enclenche un risque, porte avec soi un élément de déconstruction. Cela pourra se nommer – comme pour la machine de Man Ray que Deleuze et Guattari reproduisent dans leur livre anti-généalogique – «Danger », ou encore « Impossibilité ». Une menace d’effondrement pour le moins quand il ne s’agit pas déjà d’une ruine, ruine de fond. J’avais déjà eu l’occasion de m’exprimer sur ce « point impossible » affectant les premiers dessins de Dupré, une tendance technologique dont l’artiste avait enchaîné les images, superposé les diagrammes, comme pour établir une espèce de machine cinématographique dont l’image aurait été démontée, portée vers sa perte d’équilibre, une menace ourdie par la vitesse de sa dégradation. Je voudrais insister cette fois-ci sur une autre série de son parcours, celle des constructions tout autant dégradées, graduées de seuils pour ainsi dire incommensurables. « Incommensurable » pourrait être du reste un autre titre de cette série. On aura sans doute l’occasion de parler de séries très différentes encore chez Dupré, notamment de celles, animalisées, clouées en images christiques, dans lesquelles la vie cherche des issues non-organiques, des lignes de fuite offertes à des « corps sans organes », corps qui hésitent entre des espèces dissemblables. Pour le moment, cette série biotique n’a pas encore trouvé sa force mécanique ou, comme dirait Worringer, sa « ligne gothique », sa ligne de composition par arceaux, grand monstre qui se mette en marche comme l’animal apocalyptique. Pour le moment, dirait-on, tout en ayant abandonné un peu cette animalisation du trait, Frédéric Dupré enchaîne des colonnes, des pans d’architecture, des portiques, des escaliers qui ne mènent à rien : un labyrinthe de couloirs, de porches, comme ferait un tympan roman, monstrueux par l’assemblage hétéroclite d’excroissances babéliques, babéliennes à l’image d’une bibliothèque aux rayonnages décentrés. Et cette construction par lignes, ce montage par angles n’en comporte pas moins des courbes, des toboggans, des épluchures continues qui tombent de nulle part, mais dont le mouvement de chute traverse la multiplicité comme un fil, une tige qui la ferait tenir debout. Dans cette excroissance, pour ainsi dire romane par l’irrégularité, il faut compter avec la chute de cet arc de cercle évoqué, avec l’intégration presque gothique de degrés devenus fous, gradients qui montent aux créneaux pour courber le plan, pour le construire, introduire dans la déconstruction, dans l’espace déconstructif, un semblant de construction, un simulacre de constructivisme. Rares sont incontestablement, dans l’histoire de l’art, ces maelströms pour ainsi dire Borgésien que Frédéric Dupré déstabilise et restabilise suivant en cela un mouvement qui prend des risques et affronte son impossibilité, sa propre impossibilité. On me reprochera sans doute de mêler ici au tympan roman, la ligne Gothique, d’associer Worringer à Borges, d’entasser sur un même plan l’animal deleuzien, la machine guattarienne, la déconstruction derridienne et bien d’autres motifs qui n’ont rien de commun. Mais c’est précisément ce que fait Frédéric Dupré, grand lecteur de philosophie fantastique. C’est précisément disais-je ce qu’il fait au plan, ce qui arrive au plan le plus immobile : une coupe qui filtre des provenances fort différentes, des flux, des turbulences chaotiques. Dans un tel imbroglio de lignes, Dupré réussit à capter des forces par des immobilisations et barrages d’un genre tout à fait nouveau. La géométrie, ou la non-géométrie de ses dessins est par cela même tout à fait remarquable. D’abord très ordinaires, tous les points que trace Dupré touchent à une limite, une espèce de seuil extrêmal, une extrémité qui les rend en effet remarquables, singuliers. J’en veux pour preuve sa série architectonique assez récente où les lignes réussissent à damer le plan de sorte qu’elles se verticalisent sur tel détail mais s’horizontalisent selon tel autre. Les éléments réguliers d’un carrelage insistent ici ou là. Ils nous engagent d’abord à percevoir la chape, le sol, comme il en irait d’un échiquier posé à plat. Mais soudainement, aux angles de ce jeu, montent des murs, des colonnes aux traits raccourcis, ou au contraire démesurés, de sorte qu’on ne sait plus si on évolue dans un espace étalé au sol ou le long d’un mur qui monte à la verticale. A travers ce jeu de bascule, l’espace de Dupré s’indécide dans des formes de mouvements aberrants, des mouvements cinétiques dont l’aberration est cependant constructive, nous permettant de construire un plan, de conquérir une certitude, un sens, une vérité, mais jusqu’à tel point local, point requis pour l’établissement de cette première conviction et sur lequel cette évidence initiale se déconstruit, glisse brutalement, détruit sa continuité, nous ouvre soudain un autre arceau qui remet en question le repérage précédent. Ce pourquoi j’insistais pour dire que les dessins de Dupré ne forment pas un ensemble mais des multiplicités consistantes, trouvant sous l’accumulation des inconsistances leur propre tenue. Alors des parallèles peuvent nous donner le sentiment de stratifier le plan, de lui offrir la puissance de leurs arêtes mais, en mêmes temps, s’ouvrent ici des encoignures, là des pièces coudées qui inquiètent l’aspect euclidien de l’espace pour y ouvrir une aspiration comportant déjà quelque chose de spirituel. A l’architecture inorganique des couloirs, tracés par Dupré, viennent s’imposer des puits, des nuits hantées par l’esprit, des rythmes de chapiteaux, des fréquences de colombage qui appellent la traversée d’une pensée, d’un « concept » capable d’habiter, de réunir l’espace. Aucun personnage ne se présente pourtant dans cette variété d’architecture monstrueuse. Mais partout l’esprit semble appelé par un vide, par un escalier, par un coin de mur qui présente une échappée et donne accès enfin à la profondeur chaotique du monde. Une profondeur de plus en plus complexe, sombre, qu’on n’avait pas vue d’abord en s’arrêtant aux effets statistiques, aux leurres qui captent le regard pour le tromper, pour le dissoudre et lui faire gravir ensuite, de degré en degré, l’infinité des portes enchâssées, de plus en plus éloignées des préoccupations de la finitude.

Jean-Clet Martin

 (1) Expression de Tristan Garcia. Sur l’animalité dans le dessin de Frédéric Dupré on pourra lire un texte de Patrick Llored ou encore concernant l’espace un texte de Tamrin A’tort sur le site de l’artiste.

asavoir @ 14 h 59 min
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Autre dessin avec une légende.

Posté le Mercredi 4 février 2015

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En rêve le lavabo se transporte, paroi au dos, jusqu’à un paysage où de sa colonne il ne retrouve qu’une base et où sa vasque gît au sol, abandonnée. Organes désorganisés, servitude et fonction effacées. En rêve la colonne dorique défait la colline où s’élevait le temple depuis longtemps ruiné et s’envole pour la ville jusqu’à ce qu’elle y retrouve son ordre cannelé, sans base et dont le chapiteau s’est disposé en réserve d’eau.
Jean-Luc Nancy

asavoir @ 13 h 16 min
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Dessin avec une légende de Jean-Luc Nancy.

Posté le Lundi 2 février 2015

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La machine à miroirs permet à chacune ou à chacun de se refléter dans le dos de l’autre tout en étant prête ou prêt à retourner tout le dispositif à l’aide d’un petit cordon. Alors c’est l’autre qui se reflète dans le premier et s’aperçoit que ça ne revient pas vraiment au même. Presque sans doute mais pas vraiment. Peut-être le cordon est aussi bien la queue d’un animal.

asavoir @ 15 h 59 min
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Traits pour traits (extraits d’un échange avec Jean-Luc Nancy)

Posté le Jeudi 22 janvier 2015

fichier pdf Traits pour traits

à suivre.

Textes :Jean-Luc Nancy. Dessins : Frédéric Dupré

asavoir @ 8 h 25 min
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il y a…

Posté le Dimanche 5 octobre 2014

Choses et autre 1
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Choses et autre 2
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Choses et autre 3
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asavoir @ 20 h 46 min
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Extraits de « Fors »de Nicolas Zurstrassen

Posté le Jeudi 11 septembre 2014

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Au nord de ce monde, nous disons : les bols sont d’anciens crânes

A l’occident nous disons : tu portes en toi ta propre tombe

Au sud : prends soins des lieux qui s’ombrent

A l’orient : n’oublie jamais l’exister comme aval

Nous sommes faits de quelques vents – et de leur déclinaisons infinies

De celles qui n’ont pas encore fini de surgir

 

 

De celles qui vont faire frémir la forêt de pierre,

les oiseaux de fer, les quadrupèdes à roue et les hommes en tôle ondulée

S’il y a un peuple qui manque,

il y a aussi

un passé qui manque

chaque jour, en chaque lieu

dans ce qui ne s’épanche pas dans le toujours, partout

ce qui vit

ici

Nous ne sommes pas la source – il y a des étreintes invisibles

Couleurs

Un panier en osier, un tilleul planté, une faible chaleur,

une lumière liquide et franche baigne

Un jardin, un aïeul

Humeurs

Le monde après le bosquet, les yeux ronds

Matières

Rouges, les glaïeuls.

Blancs, les oeillets

Une éponge -

le passé comme jouissance

Odeurs

Une ruine dans le fossé, une pierre

aux yeux contradictoires

Sur la rive, une grotte, des broussailles et des petits chênes

Sangs

un rossignol sur le muret,

une amphore,

un vieux chant

Qui vient après le vent ?

Les tics ?

Ils portent une part confuse, des chants

Un enfant qui joue, le temps

Mélos n’est pas

sémantique

Nous ne sommes pas ce que nous sommes, des cordes

nous avançons dans l’air, pénétrons dans le jour,

nous n’avons pas encore fini de surgir -

de discordes, les pommes

(tout le contraire d’un argument)

peut-être

un amour

Arc, flèches, sifflets, bâtons, coquillages, blessures

buée, traces de doigts en lumières incertaines

et parfois

le blanc qui ressource

Un jour déjà, un jour encore,

il n’y a pas de jour opposé à la nuit- on danse -

fulgurations contradictoires,

passages

au passé composé,

le passé simple vient

en gouttes

Les passés

déroutent

D’autres mondes condensent

l’avenir, l’ambivalence,

incessante

balance

Magie de la conjugaison,

nous ne croyons plus

à la grammaire

l’image impossible

est toujours neuve

Contre-monde où les morts

parlent

de l’ancien plus réel que le vrai, cette vieillerie

nous frottons notre visage

qui s’éparpille

et cherchons le grand debout

De petites voix – hallucinogènes – creusent peu à peu des chemins

proximes au réel indicible, celui qui

tombe, celui qui

passe,

impénétrable

Aiôn, pulsio, big bang,

synchronie en train de se perdre

naissance ne dit pas commencement mais changement de monde -

un point d’élan

ce sont les indices

qui nous pleurent

Le ciel,

le regard maternel

penser continue

une mélodie, un chantonnement

On nous avait prévenu :

ce sont toujours des ancêtres

qui feront les récents

Et si l’inverse était (aussi) bon à prendre ?

Lorsque ce qui passe sort de ses gonds

nous réveillons le temps déchirant

où photosynthèse et respiration

murmurent d’un même champ

Un faisceau (fascis)

cette étrange terre souterraine, sombre

La curiosité est une sortie

Une fente minuscule en un noyau asème

entre le jour qui finit et celui qui commence

des poupées cassée, un chat s’est enfui

la pensée comme hallucination – sème

un grincement de l’âme

Père ? Mère ? Il n’y a que des fantômes

plus ou moins protecteurs

Un âge plus ancien

que l’humanité -

cet âge est un lieu

vieux comme délivre

dé-naître et revivre

n’est que bouleversant

 

Nicolas Zurstrassen 

asavoir @ 11 h 23 min
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Et la géométrie qui nous perd

Posté le Mercredi 10 septembre 2014

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Il y a dans l’œuvre dessinée de Frédéric Dupré une exception : l’immédiate capture du regard expressément pulsionnel, mais par le bord, par l’abord et au blanc de la feuille ; à partir duquel on saisit qu’autre chose nous attend, en cette surface, au premier plan, qu’une feuille abîmée, vaguement vieille, usée, brûlée même, par places – autre chose aussi qu’un vague croquis, qu’un schéma tracé à la hâte sur le chantier, dans l’atelier, taché par leurs matériaux et les dures mains qui l’arrachent, le manipulent, puis l’abandonnent au coin perdu d’un établi.Cette autre chose est une ligne ; la plus éloignée du centre, du cœur, la plus grande venue de là – ce cœur -, nous happer tel un attrape nuage sur le toit Dogon.Voilà l’effet.  Et la géométrie, qui nous perd, mais avec assurance.Le trait nous guide dans une sensibilité que l’on découvre, avançant. Une élégance de plume, résolue, volontaire, jusqu’en l’hésitation, le tremblement presque. Traçant comme des perspectives, mais éperdues en de légères dilutions, sans se soucier de logique. Alors on suit une autre ligne, plus forte, plus courte et tournante, nous portant vers le centre. Et déjà nous sommes entiers dans l’espace, en son étrange volume. Voilà la magie.Ici, le cylindre droit ou ondulant, le toron, la pièce, deviennent gyrostats visibles, pourtant soustraits à toute échelle, sinon dans leur rapport à cette ligne justement, abandonnée l’instant d’avant. De cette rencontre, à ce nœud, se fixe notre regard comme à du consistant ; on se met à chercher cette logique à peine entrevue, sitôt échappée, évadée, évanouie – une logique formelle, fondant sa formule -, pour nous sauver d’être étonné, atone. Ce qui venait à l’esprit – et pas forcément à tous – était la mécanique. La mécanique comme art, comme quête, comme recherche, comme histoire. La mécanique voulant l’appareillage, un appareillage fonctionnant, fonctionnel, allant avec ses points fixes et ses emboîtements, ses jeux et ses jours, ses rotations et ses va-et-vient. Un vrai montage, mouvant et qui marche !J’imagine ici – pour raison garder – Léonard de Vinci, réveillé, appelé parmi les mânes par cette âme dessinant à son tour, glisser sa main fantomatique en celle d’un enfant de ce siècle. Quelle chance pour le Génie, envahi par l’ennui dans les Ethers : s’incarner de nouveau ! Mais l’enfant, déjà en lutte, ne cède en rien sa menotte presque prise : il résiste à celui qui voulait enfin, après tant de siècles, à travers lui, réussir ce qu’il rata.Ecarté, l’important importun, et par la vie même rejetant le standard méthodique, l’utile, le nécessaire ; écartés aussi, les Tinguely forgerons et soudeurs de monstres drolatiques d’être automates ; surmontée, la fonction mécanique, pratique, armée comme par violence et pour elle, et la Gloire.Résolument morts, ces siècles mécanistiques ont passé, car il fallait à l’enfant la joie. Une joie véritable. Une importante joie, dont nous sommes redevables à l’artiste de la partager encor et intacte aujourd’hui.Cette joie, quelle peut être sa nature, si ce n’est pas raison raisonnée, raisonnable, résonnante, pensable et orientée ?Elle appelle l’espace de la Campagne, obligeant les sens à consentir à tout ; c’est comme quelques maisons éparses en Elle qu’entourent des objets agraires ou domestiques, avec à l’intérieur des meubles surprenants, dont les usages seront perdus, magnifiés en leur pose, élevés à la dignité d’être choses majuscules attirant la curiosité, ici offertes en l’écrin blanc.Bien plus précisément, elle est effet, cette joie, d’ouvertures semblables à celles des pays d’un Michaux, des frissonnements d’un Lorca, dessinant ; elle appartient toute à la pure poésie d’images ; elle invente un terroir et un corps embrassés et qui s’aiment et qu’on aime. D’ouvrir cet espace poétique à son foisonnement imprévisible, résurgent en nous, l’artiste sait, pour nous avoir devancé vêtu de sa bravoure, pour avoir tenu le pari toujours de partir – assurément dès qu’il tînt un crayon – de son cœur libre, et du milieu de la feuille, nous épargner d’avoir à justifier autrement son œuvre, que par l’invitation au songe. En ce songe plein de belles pudeurs il nous pose ravi, et apaise en nous l’enfant captif.Il est rare, extrêmement, et délicat, profondément, cet art des Traversées qui nous libèrent ainsi.
Jean-Pierre Journet

asavoir @ 19 h 24 min
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Des traits de pensée dessinant des choses du réel

Posté le Samedi 6 septembre 2014

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Lorsqu’on prête attention aux séries de dessins de F.Dupré, ce qui capte le regard est un sentiment de quotidien familier dans les formes et traits qui les tracent et en définissent le périmètre et les formes. Sans doute devrait-on dire que ces séries de dessins dé-écrivent quelques choses, plus qu’elles n’en décrivent. Les choses du quotidien, les choses de notre réel, aussi furtif soit-il, jusqu’à en être éphémère. Ces dessins prennent forme sous un trait de crayon qui relève à bien des égards, bien plus de traces de ce réel qui nous échappe, dans notre perception comme dans son cours. Des traces de choses et de phénomènes, d’objets de notre quotidien où règnent techniques -mises en œuvre dans la robotique, l’informatique et l’électronique- transformations et conversions. Ces formes, volumes, surfaces et lignes dé-écrivent en effet des choses, voire des phénomènes, qu’il serait bien difficile de décrire, ou d’écrire, de verbaliser dans un langage qui ne serait pas hermétiquement scientifique ou philosophique, c’est-à-dire de nommer, d’identifier comme on le ferait à partir d’une nomenclature que chacun possèderait en une mémoire que des années d’enseignement et d’études se seraient chargées de constituer.

A y regarder et à bien y voir, les choses que dessine Dupré relèvent peut-être plus de ce qu’il faudrait considérer comme des dispositifs, tout comme les robots et appareils électriques ou électroniques du quotidien le sont avant d’être des objets. Des dispositifs, donc, qui se rapprochent des dispositifs expérimentaux de laboratoires ou autres bancs d’essai. En effet, ces agencements de plans rectangulaires, de surfaces croisées ou parallèles, de boitiers ou prisme cylindriques ou polygonaux, reliés par des lignes et fils y amenant quelque alimentation électrique ou autre signal optique comme acoustique, parfois embobinés, semblent correspondre à des dispositifs d’expérimentation électromagnétique, quand ce n’est pas de l’expérimentation optique ou acoustique et musicale, toutes physiques en tout cas. Parfois, ces dispositifs ressemblent à s’y méprendre à des cartes mères d’ordinateurs artisanaux ou expérimentaux, à des systèmes prototypes – des ordinateurs assemblés dirait-on- comme à quelque autre assemblage constituant un périphérique d’affichage, de stockage ou d’impression.

Autant de catégories qui visent à capturer le réel à travers ses phénomènes, via un processus qui relèverait non d’une conversion numérique toute mathématique, éventuellement binaire, mais peut-être d’une conversion en traces d’expériences auxquelles semblent correspondre ces séries de dessin. Séries au sein desquelles chaque dessin présente un stade du processus présenté dans sa chronologie, puis re-présenté par l’ensemble d’une série ordonnée dans son temps. De cette façon, si ces séries de dessins relèvent de dispositifs, sans pour autant s’identifier à eux, c’est sans doute en ce que leur objectif est plus de capter une trace de processus liés à quelques phénomènes du réel, que de représenter ces dispositifs eux même. Il faut bien voir que le processus ne se dévoile pas dans la représentation du dispositif, mais dans ses modifications, dans ses mutations sérielles, dans les transformations de l’environnement que ces dispositifs captent, tout autant que le papier des feuilles sur lesquelles se dessine la trace du processus et non le processus en lui-même.

Ces traces de processus du réel apparaissent par exemple à travers une sorte de carbonisation de la feuille qui passe du blanc vers le gris pour terminer presque noire, comme carbonisée selon le processus capté par le dispositif initial, premier terme d’une série qui converge, non pas vers le seul dispositif, mais vers la trace d’un processus du réel qu’il soumet à notre regard. Si nous parlons ici tellement de traces, c’est bien que nous soutenons que Dupré ne dessine pas des images qui pourraient correspondre à une représentation que nous aurions de tel ou tel autre aspect du réel. D’ailleurs, comment pourrions-nous nous représenter un processus ? Comme Dupré le dit lui-même, il ne dessine pas comme il se représente les choses, mais « comme je vois les choses», ou comme elles se donnent à voir à travers ces dispositifs qu’elles façonnent également à chaque terme de la série les dé-écrivant. Nous remarquions plus haut comme une sorte de processus de carbonisation de la feuille servant de cadre expérimental, mais l’on relève aussi une manière de déformation-reformation, de dilatation voire reconfiguration, que l’on observe effectivement sous des effets de contraste que les coups de crayons soulignent, hypertrophient ou atrophient aux cœurs des dispositifs à chaque terme d’une même série.

Il arrive que certains dessins de Dupré nous semblent représenter la figure d’un personnage ou d’un animal, familiers, la figure d’un être vivant. Un dessin du Christ sur la croix, par exemple, nous invite plus à considérer une trace de lui telle celle qu’il pourrait avoir laissée sur un linceul ou un suaire. Nous voyons ainsi à travers un tel dessin non pas la figure du Christ reproduite sur une feuille de papier, mais une trace, c’est-à-dire un spectre, presqu’au sens de la physique comme peut être de la mathématique (cf. approche spectrale des endomorphismes). Il s’agit bien de considérer du spectre et non de l’essence ou de l’identité qui donneraient alors lieu à du graphisme des plus figuratifs comme des plus réducteurs. Si en physique, c’est l’analyse du spectre chromatique correspondant à des ondes qui se propagent selon des longueurs d’onde différentes qui permet d’identifier les composants chimiques des différents astres observés et nous apparaissant pourtant par une lumière blanche qu’ils émettent, on remarque que la plupart des dessins de Dupré sont en noir et blanc. Pourtant, ces êtres vivants en leur temps, parfois animaux parfois humanoïdes, voire divins oui diaboliques, ne se manifestent sous le trait de crayon du dessinateur que selon des longueurs d’ondes variables et fossiles, et leurs traces laissées sur le dessin sont alors comme difformes, voire confusément informes – comme si le dispositif qui permettrait de capter et analyser le spectre chromatique des longueurs d’onde selon lesquelles ils émettent était manquant. On leur prête ainsi ce caractère animal, humain ou divin, sans que rien n’en atteste. Seule nous en parvient dans ces dess(e)ins un signal brouillé ne permettant aucune identification formelle. Les être tels que, comme Dupré, nous les voyons et lui les dessine ont ce trait ondulatoire et fossile, spectral, qui fait qu’ils nous échappent ou sont éminemment fuyants.

Dé-écrire des traces de choses du réel à travers tous ces dispositifs sériels est bien là ce qui distingue le dessin, tel que Dupré nous le propose, d’un travail d’écriture voire de lecture, poétique ou même scientifique, qui consiste la plupart du temps en énoncés au travers desquels les choses sont pour ainsi dire données, figées dans une finitude dépourvue de sens quand elle ne se dessine pas dans un infini insaisissable mais perceptible et visible à travers ses traces, tout comme les processus qui les agenceraient.

Tamrin A’tort

(La série 2 dont il est fait ici allusion est publiée sur Le Griffonneur. Le dessin en tête d’article est le dernier de la série. )

asavoir @ 10 h 21 min
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Plexus

Posté le Vendredi 5 septembre 2014

Un jour, le poète Mathieu Brosseau me demanda de lui confier un dessin de moi, que je n’aimais pas.

dessin que je n'aimais pas

Pour ne pas se voir, soi-même, ne pas, une paresse, les bras tombent, m’en tombent, l’idée n’est pas de faire mais l’inverse, ne pas, les mains du choix, y échapper, quel chemin emprunter, y échapper, ne pas, même pas y penser, même pas ne-pas, paresser dans un creux vide, une excavation, rien, le plexus est ouvert à tous, la plus grande empathie, dans la plus grande empathie, un câble, dit-on, un câble relie, ce lieu, le plexus à un nœud solaire, un sablier, un espace défini, très haut, très loin là-haut, ce qui rend marionnette, forcément et donne le ton à la paresse, donne sa raison à la paresse, ne pas, les choses laides sont aimées, ce qui agresse est aimé, ce qui perfore est aimé, l’intrus dans le corps du plexus, le corps du lien, l’intrus est aimé, le corps de l’intrus haï aussi, détesté encore et encore, rejeté, il met en colère, soi-même, fait vomir, les choses laides, comment est-ce possible, l’incohérence, les non-lieux, ce qui n’arrive pas, ce qui n’est pas arrivé, comment les rayures sont possibles, comment, et cet à-côté, comment, c’est possible s’il y a deux mains, deux mains qui devraient travailler pour deux mondes, deux mondes en deux objets, sans lien, mais il y a des mains et du pas-faire, c’est dire qu’on a pensé deux fois, les bras tombent, m’en tombent, comment a-t-on pu penser deux fois, et ce n’est pas une question de fidélité, ce lien à la première idée, c’est une question de temps, s’il n’est pas possible de revivre, si le moteur tourne, s’il ne s’est pas arrêté, jamais, s’il tourne encore, sur le même tenant d’une vie, comment a-t-on pu jouir d’une infidélité, de celles qui font mourir, comment la biffure, cette croix entre les seins a-t-elle pu, je ne retarderai par éternellement la réponse, le câble relie le cœur central (quelle idée de le mettre à gauche) d’un sujet au carrefour, là-haut, de sable en toile, le sablier filamenteux, des tubes en sortent, des fils, des tuyaux, des canaux d’irrigation, et le sang coule d’un lieu à l’autre, de là-bas à ici, de nulle part à nulle part, et c’est pas mère Nature là-bas, non, non, c’est pas de la pensée non plus, non, non, c’est de la parole, ou un échange gazeux, sanguin, ou d’eau sans doute, un flux, une matière qui n’a pas encore de nom, ça viendra, un lien donc, un échange qui parle, mais pas de mots, pas de signes, juste du courant, un mouvement dans les deux sens, ininterrompu, et puis à côté il y a ces mains, la paresse, faire le vide, s’exciter, aimer, à force de ne pas se voir, tomber en paresse, ne-plus, les mains tombent en paresse, m’en tombent, je n’aime pas ce dessin, je ne le reconnais pas, il ne m’appartient pas, il est à côté, à côté du cœur central (quelle idée de le mettre à gauche), ça bat au milieu, le plexus est ouvert à tous dit-on, une main écarte l’indésirable, l’indésirable pourtant désiré, car au fond tout est aimé, tout, le choix, celui d’être et de renier l’empathie, tout aimer, tout, absolument, sans rejet, passivement, avaler, favoriser l’échange sanguin, gazeux ou d’eau avec le nœud du ciel, la zone là-haut, le puits avaleur, deux vides qui échangent, il y a un nulle part qui parle, qui aime, et qui parle avec mon nulle part, le vide a forcément un espace, qui n’est pas un espace de jeu, juste un espace, les mains enfantent, les mains caressent, les mains jouissent, te jouissent et te caressent, les mains bavardent des signes, ils ne sont pas de la parole, sont une copie, les mains copient, les mains recouvrent, les mains sont, les mains sont des choix, sont des corps, devant des miroirs, se regardent et réagissent, les mains jugent, les mains ont une histoire, on s’y voit, les mains ont ce temps qui n’a rien du temps du cœur central, du plexus, les mains luttent contre l’absence, elles détourent les disparitions quand la parole les animent, les mains jouent, te vois-tu dans tes mains ? bien sûr, bien sûr, elles réfléchissent, te réfléchissent, pire, elles te pensent, elles tracent ta trace, elles se souviennent et plus elles se souviennent, plus elles sont et plus elles sont, moins elles seront, les mains flétrissent avec l’âge, la paresse vient sans doute de là, à quoi bon faire si ça fait vieillir, à quoi bon faire si les traces de l’âge – sur les mains – viennent du loisir de vivre, à quoi bon faire si mourir survient à la suite de loisirs, ne pas vouloir, ne pas vouloir, juste paresser, pour gagner du temps peut-être, du temps pour parler avec le sablier filamenteux, là-haut, très loin, pourtant un tube le relie au plexus, mon cœur central (quelle idée de le mettre à gauche), je n’aime pas ce dessin, ce que tu rejettes, tu es bien énergique, tu devrais paresser pour gagner du temps, un autre temps, ininterrompu, pour parler avec des yeux, vagues.

Mathieu Brosseau

Texte à paraître aux éditions Centrifuges, dans un ensemble intitulé ‘L’amour est un art populaire’ ».

 

asavoir @ 11 h 18 min
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