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ON NE DOIT PLUS SAVOIR QU(O)I VOIR.

Posté le 16 août 2013

ON NE DOIT PLUS SAVOIR QU(O)I VOIR.  dans Mots/LIgnes cL’art ne vient de nulle part et c’est un mensonge de nous faire croire le contraire. Et encore moins, ou plus, celui de Frédéric Dupré. Et même s’il prétendait, ce qui n’est pas le cas, à ma connaissance, à une origine, ils, F.D et son art, seraient incapables de la trouver, y compris de l’imaginer. C’est que pour lui, le dessin ne doit rien chercher en dehors de lui-même, même si, si l’on peut dire, ce même « même » est déjà peut-être illusoire, voire l’illusion de l’art tout simplement. Il n’y a pas de dessin en dehors de lui-même et pourtant ce « même » est introuvable.
Alors que fait F.D. dans et avec ses dessins ? Que fait-il lorsqu’il nous fait croire ou feint de nous faire croire que son art se nourrit encore d’un horizon quelconque ? Que son art est horizon voire l’horizon. L’art de F.D. n’est-il pas d’abord un art sans art, non pas qu’il ne produise pas d’effets graphiques, bien au contraire, mais au sens où il s’agit d’un art qui ne se soumet pas à l’art et à ses illusoires représentations ? Un art sans art, cela a-t-il un sens ? Un art sans art, cela n’est-il pas peut-être le nom de l’art de F.D. ? Un art sans art, cela n’est-il pas peut-être la définition, s’il y en a, de toute création digne de ce nom ? L’art sans art, non-horizon de tout art ? Peut-être.
Dans cet art sans art donc, dans cette œuvre en mouvement sans mouvement, le plus fascinant est sûrement le jeu avec les illusions de l’art, de l’artiste et des spectateurs que nous sommes. Regardez bien les œuvres de F.D., vous verrez alors qu’elles sont obsédées par la feinte, la ruse, le jeu, mais, ce qu’il sait apporter de plus, c’est qu’elles le montrent sans le montrer…Montrer sans montrer que l’art est feinte voire feinte de feinte : tel est l’art de F.D. Cacher en l’affichant que le dessin obéit à la fois à des règles mais que ces règles n’ont de règles que leur nom et donc que leur nom ne peut pas être « règles ». Donner l’illusion que tout dessin est construit tout en indiquant les éléments par lesquels il est et il se déconstruit en permanence. Ou bien alors faire croire que chaque trait se défait alors même qu’il est fait pour produire des effets. Ou encore montrer la construction pour dire deux choses d’apparence contradictoire : il n’y a pas d’art sans construction, sans règles, sans modèles, sans projet, sans horizon, sans origine, sans passé, sans mémoire, sans histoire, mais en même temps, et c’est ce temps-là tout l’art de F.D., son dessin n’en veut plus et il le montre, nous le montre en montrant qu’il aurait pu enlever la construction et ce qui s’en accompagne donc, mais que le spectateur ne la verra pas ou fera semblant de ne pas la voir ou fera semblant de la voir sans la voir ou feindra la feinte de ne pas vouloir la voir ou la taira ou se taira. L’art de F.D. consiste à faire taire en vue de garder le secret de son art. Mais ce n’est en rien un art du secret bien plutôt un art qui fait du secret le sujet ouvert de l’art. Un art qui dit à la fois qu’il n’y a rien à voir mais dont ce rien est le secret. Un art secret du non ou de l’absence de tout secret.
Je pense à ce dessin fascinant de F.D. où l’on a l’impression de voir sans le voir un animal. Un animal étrange qui ne ressemble à aucun vivant. Une bête qui a des formes étranges peu identifiables par la perception. Une bête à plusieurs queues, à plusieurs oreilles, à plusieurs mains qui ne seraient plus des mains. Vivant dans un corps qui n’est plus un corps vivant. Reposant sur un support dont on ne sait plus et ne pourra jamais savoir s’il est la continuation du corps propre de l’animal. Montrant un visage dont on ne sait plus et ne pourra jamais savoir s’il est humain ou encore animal. Le visage de l’animal a été caché par le dessin alors même qu’on y voit ses fondations graphiques, ses règles de construction. F.D. a caché le visage de l’animal.
C’est donc cela le secret de ce dessin qui se déconstruit de lui-même et en lui-même : un animal dont le visage a été défait et peut-être même détruit. Un animal sans visage comme si on avait défiguré la bête, comme si F.D. ne pouvait ou bien plutôt ne savait plus dessiner le visage de l’animal autrement que secret, le visage qui est montré pour être caché, le visage qui est construit pour être déconstruit par le dessin, le visage qui se déconstruit par et dans le fait même de chercher à le construire, à le créer, à lui donner la vie. Le secret de F.D est l’art de déconstruire des visages pour leur donner la vie qui restera toujours une vie à venir, jamais soumise à la loi de la présence. Une vie animale à la fois donnée et enlevée dans cet art vivant du non vivant ou bien alors, ou bien plutôt, cet art mort de la vie animale vivante à venir et donc à inventer dans l’art de F.D. Cet art de la vie-la mort comme dirait le fantôme de Derrida.
L’art ce n’est donc pas la vie, mais pas la mort non plus. Le dessin ne peut plus montrer le vivant humain et non humain dans leur désir de vivre. Ce dessin veut nous montrer qu’on ne peut plus attendre de l’art ce qu’il ne peut plus nous donner et nous faire croire, à savoir l’amour de la vie. Non pas que l’art de F.D n’aime pas la vie, au contraire, il l’adore, mais il est un art qui a dépassé les limites entre la vie et la non-vie tout comme entre le vivant et le non vivant tout comme entre l’humain et l’animal tout comme entre le dessin et la technique tout comme entre le sensible et l’intelligible tout comme entre l’illusion et la réalité tout comme entre lui et nous au fond.
L’art de F.D. ne vient même plus de lui et c’est ça l’art, c’est ça qui fait et défait tout son art. L’art, c’est ce qui arrive chez F.D. Mais on ne sait jamais pourquoi ça arrive.

Patrick LLored

Un commentaire pour « ON NE DOIT PLUS SAVOIR QU(O)I VOIR. »

  1.  
    Tamrin Atort
    2014/01/30 | 14 h 08 min
     

    Ce qui est intéressant dans le travail graphique de Frédéric Dupré, c’est qu’il s’agit d’un art qui donne à voir. Il s’agit effectivement d’un don à tous les sens. Il y a de l’ « à voir » qui n’a rien à voir (!) avec de l’avoir, un art de Quelque Chose qui ne renvoie pas à de l’acquis voire du savoir.

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