Choses

Posté le 19 août 2013

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Frédéric Dupré dessine des choses et d’autres.
Au fil du trait, libre ou géométrique, des plans, des cubes, des pavés, des sortes de cordelettes, nouées, dénouées, le long de rouleaux, de cylindres, de calandres ; le tout griffonné comme chez Cy Twombly, mais avec des réminiscences de dessin technique : pas vraiment ceci ni cela, à vrai dire, simplement des « quelque choses ».
En les regardant, plusieurs hypothèses viennent à l’esprit du spectateur.

1/ Des boîtes vides.
Peut-être les os du monde sans la moelle.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le vieux concept de substance, pour désigner les entités fondamentales, est abandonné : il n’y a pas de chose première, autour de laquelle s’ordonnent les attributs, les prédicats, les qualités ; il y a des esquisses, des profils, ou bien du devenir, des événements, et une synthèse précaire par notre perception d’objets. En 1914, Tatlin concevait son « relief pictural » avec une planche de bois usée, une plaque de cuivre, des clous, du fil de fer et du cuir ; en 1915, il réalisait le « contre-relief angulaire en fer, zinc et aluminium ». Un peu moins d’un siècle plus tard, après le constructivisme et la déconstruction, voilà ces dessins : les objets comme des boites vides, en explosion fixe.
Les objets ne sont ni en en soi (substantiels) ni en nous (construits, déconstruits) ; ils sont entre eux, les uns dans les autres.
Sur le papier blanc comme sur des murs jaunis, Frédéric Dupré vide les choses les unes dans les autres : restent des formes.

2/ Un art pariétal adolescent.
Adolescent, allongé sur mon lit, je contemplais comme tout étudiant qui s’est cru désespéré et lucide les linéaments du bois, les défauts du plâtre, un mur nu comme s’il était le néant étoilé – pour lire dans les formes hasardeuses d’une peinture ou d’un papier peint, comme dans le marc du café, mon destin.
Des lézardes dans un mur, craquelures. Des angles, des coins. Un « Aleph » de Borgès, un point unique à l’angle de deux murs et du plafond d’une cave, où se rencontrent tous les points de vue de l’univers.

3/ Tout est dans tout.
Une sorte de machine à écrire qui contient une boîte. C’est une boîte à double fond, dont une paroi sur deux est opaque, l’autre transparente ; comme une poupée russe de guingois, elle chapeaute des sections cylindriques et une série de volumes qui débordent les uns des autres.
Ou peut-être un tube à essai dans un piston dans une lampe à huile. Avec des fils de cuivre.
Dans le fil de cuivre : un parapluie dans un caroussel dans un kiosque à musique, sous un diamant de platine vinyl. Avec des torsades, du fil barbelé. Et des cheveux.
Dans le cheveu, une machine à écrire.
C’est ce que je vois.
Pourquoi pas ?

4/ Reste à en faire quelque chose.
« Placez la charnière dans le coin gauche supérieur… Retournez et insérez à l’envers sur… Mettez la batterie dans… »
Côté à ouvrir, l’art du mode d’emploi, Paul Mijksenaar et Piet Westendorp.
Il est vrai que ça ressemble à des rebuts de manuel technique pour meubles en kit, trouvés par un archéologue du futur après l’apocalypse. De temps en temps, comme des aiguilles de rituel vaudou plantées dans une face d’une chose vue en coupe, les flèches d’une légende inexistante. On ne sait plus à quoi ça sert, si tant est qu’on l’ait jamais su.
Méfiance.

5/ C’est un piège.
Ces dessins-là, on peut les interpréter de mille et unes manière : ce fut la coquetterie du XXe siècle, lire et voir à tort et à travers, dans tous les sens, parce que tout est signe et que tout fait sens.
Ici ou là, ça ressemble à un piège à rat : une cage, comme la grille d’un caddie de supermarché ; ou une tapette à souris, la planche, le ressort.
D’Alembert et Diderot définissaient la souricière ainsi, dans l’Encyclopédie :
« C’est une boëte ou un piege où les souris se prennent sans pouvoir en sortir. Il y en a à bascule, de natte, & à panier. Voyez chacun de ces termes. »
De dessin en dessin, on reconnaît bien dans le travail de Frédéric Dupré la « souricière à bascule » en question :
« SOURICIERE A BASCULE, chez les Layetiers, est un petit coffre quarré fermé de tous côtés, excepté par un bout, qui est comme une espece de trape qui s’éleve par le moyen d’une bascule dont il est garni, & qui est retenue très-foiblement par un crochet qui répond à l’appât qu’on a eu soin de suspendre dans la souriciere ; ensorte que quand l’animal vient pour y mordre, la bascule tombe & l’enferme. »
Alors tous les objets sont comme des pièges, fermés de tous côtés, excepté par un bout ; ma perception y entre, mord à l’appât, la bascule tombe et l’enferme. Je suis hors de moi, dans la chose. Mais dans la chose en question, il y a quoi ? Encore autre chose.
Toute chose n’est que la différence entre ce qui entre en elle et ce dans quoi elle entre : ce qu’elle piège, ce qui la piège.

6/ Suivant les lignes.
Qu’est-ce que ça signifie ?
Ce ne sont pas des signes, ce sont des choses : les choses sont des découpes dans l’étoffe du monde, les signes sont des reprises.

7/ Point de couture.
C’est peut-être bien comme une bobine, du fil enroulé.
Mes grand-mères étaient couturières ; et puis le métier s’est perdu. Ma mère est peintre.
Le trait dans le chas de l’aiguille, et Frédéric Dupré recoud le monde. Un point d’ourlet. Pointillés. Et le dessin est comme le prédécoupé de tout ce qui est.

8/ La viande du monde en morceaux.
Si nous regardions les objets autour de nous, découpés suivant les lignes de notre action possible – comme les représentations du cochon chez lequel « tout est bon », le porc découpé en pointillés : oreilles, tête, pieds, travers, jambonneau, côtes premières et secondes… La longe…
Dans de nombreuses œuvres aborigènes traditionnelles ou contemporaines, l’oie sauvage ou le kangourou sont dessinés en morceaux prédécoupés : sont figurés les organes internes, parfois le squelette, et surtout, inscrit à l’intérieur même du corps les découpes de la viande. La projection dans le corps de l’animal de la structure même des classes de la société, des obligations des parents qui doivent se partager la viande de façon réglée, donne à voir un « prototype totémique » immobile, comme un patron de couturière inerte, sans fond et sans environnement.
Les dessins de Frédéric Dupré sont peut-être aux objets ce que la viande prédécoupée est à la bête : une superposition à sa totalité organique de son démembrement pour et par esprit et notre estomac.

9/ Ça n’a aucun rapport.
Prises et branchements. Fils dénudés.
Ou bien : un transistor. Une résistance. Un circuit.
Il n’y a que des relations, des rapports, des connexions – rien de connecté.
Prenez une poulie – une simple roue avec des arrondis sur son profil. Fixez-la sur un support. Et une seconde poulie, mobile cette fois. Une courroie courbée. Vous obtenez une configuration : deux moufles, une charge à soulever, l’exercice d’une force de traction.
Vous enlevez la charge. Vous enlevez la force. Mais vous gardez la courroie tendue qui fait la transmission, et le système de palan. Vous faites comme si vous pouviez extraire de la charge et de la force le rapport entre la charge et la force.
Regardez l’homme qui soulève une caisse. Représentez-vous que c’est le soulèvement de la caisse qui existe d’abord – et que l’homme et que la caisse ne sont que des effets secondaires du soulèvement de la caisse. Que je construis l’homme et que je construis la caisse comme des entités retirées sur le compte d’un événement.
Imaginez que vous ne voyez que les rapport entre les choses, et que les choses ne sont jamais que des ponctions de la perception sur ces rapports.
Alors il n’y a plus que des rapports de rapports, et les choses s’évanouissent – dans la page blanche de Frédéric Dupré qui les absorbe.
Ça poulie, ça courroie.

10/ Une vie de bric et de broc.
D’abord un parallépipède comme on en dessine en cours de géométrie, à l’école primaire. Ensuite, scier des planches. Aider son père. Chevilles, vis à bois.
Adulte, construire et aménager sa maison. Dans les allées d’un magasin Maison/Brico/Déco/Jardin.
L’atelier. Des abat-jours. De la charpente. Lambris. Des caches sur les prises électriques, pour la sécurité des enfants.
Branche. Et tout s’éclaire !
L’ampoule du monde.

11/ Lanternes magiques.
Ou bien ce sont des fantasmagories. Ombres chinoises, plaques de verre peintes, phénakistiscope, tambours à miroirs. Et kaléidoscope,
« instrument qui contient des bribes et des morceaux, au moyen desquels se réalisent des arrangements structuraux »,
écrit Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage.
Vous êtes dans la cabine de projectionniste d’un dieu. Il est chargé de lancer la machine pour faire apparaître en trois dimensions tous les objets autour de nous, en nous, et les objets que nous sommes également. Mais il n’y a pas de foyer unique de la projection : c’est un dieu – il est nulle part et apartout à la fois. Depuis chaque chose, il projette toutes les autres, dans toutes les directions de l’espace. Cette table projette le monde autour d’elle, parmi lequel la chaise, qui projette le monde aussi bien ; les projections se superposent, il y a des interférences, des franges, des effets de phase ou de déphasage.
Le dieu est fatigué, ou malicieux. Éteignez certains projecteurs. Éteignez des choses parmi d’autres. Vous obtenez une projection partielle du monde, des blancs, des images fantômes, des chevauchements.
Ce sont les dessins de Frédéric Dupré.

12/ Au bout du rouleau.
Peut-être que tous les cylindres tournent à vide. Il n’y a plus personne. On réclame un sujet.

13/ Qui vive.
Parfois, une forme de Christ, une silhouette – il y a quelqu’un.
On pourrait voir aussi bien un plan de coupe histologique et des cellules qu’un circuit électrique. Est-ce que ça souffre, est-ce que ça vit, chose parmi les choses ?
Dans les entrecroisements à angle droit, l’ondulation d’une ligne, comme un fragment de piano à queue. Une sorte de mélodie.

14/ L’orgue de Barbarie.
Peut-être un automatophone, un orgue de Barbarie, avec des rouleaux de musique en papier perforé, et des tuyaux d’orgue en bois.
Dans La Fourmi électrique, Philip K. Dick fait de son narrateur un robot organique dont le « nœud de code » commandant ses pensées et son comportement, sa perception même, se trouve sous un panneau pectoral, sous la forme d’un rouleau d’une sorte de papier perforé, un orgue de Barbarie vivant : « Je perçois une bobine de ruban perforé au-dessus du mécanisme cardiaque. Vous le voyez ? » Et « chaque perforation obturée entraînait la disparition d’un élément de la réalité. » Toute perception positive du héros correspond à un « trou » : K. Dick renoue avec l’intuition bergsonienne selon laquelle la perception est soustractive : percevoir c’est soustraire des images à un flux continu – comme le ruban du narrateur de K. Dick.
Dans les dessins de Frédéric Dupré, on croit voir l’effet de l’obturation de certains trous de notre perception, et d’un poinçon qui en découperait de nouveaux. Les objets perdent une face, en gagnent dix autres – on ne voit plus d’eux ce qui nous intéresse, ce qui nous les rend utiles, mais telle ou telle autre face cachée par notre perception de ce qui en eux n’a aucune sorte d’importance pour nous.

15/ N’importe quoi.
N’importe quoi, ça ressemble peut-être à ça.
La puissance d’être ceci ou cela, ceci et cela, ni ceci ni cela, autre chose – peu importe.

16/ Un souvenir.
Longtemps, près de la porte, dans la chambre de mes parents, une affiche de Geer van Velde. L’affiche a jauni. Des gris, la découpe de la lumière, assemblages, superpositions, trajets et pliages. Sol LeWitt sans la symétrie.
Ces rectangles, ces transparences, des formes les unes dans les autres, silencieuses, je les ai regardées des années durant. Comme d’autres tableaux, ceux de ma mère, ces choses là – aucune ne finissant avant qu’une autre ne commence déjà, dedans dehors – elles ont été la réponse à une question que j’ai toujours cherchée.
Qu’est-ce qui est quelque chose ?
Et dans la puissance de l’art du dessin, des lignes, tout me chuchote : « N’importe quoi ! N’importe quoi ! »

Tristan Garcia

Choses
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