Agencements…

Posté le 19 janvier 2014

Numériser0436

Les agencements que rafistole le crayon de Frédéric Dupré ne sont portés par rien. Et pourtant, le contour prend l’allure d’une assurance éidétique: une netteté certaine, précise, mais sans site, sans origine, la bordure se perdant régulièrement dans le blanc du papier. Si on peut dire, comme je le crois, que la lithographie est un multiple, buriné selon une matière noire -Khôra travaillée au stylet d’une taille douce, matière incapable de constituer un modèle premier-, le dessin de Frédéric Dupré se tient plutôt dans la blancheur du papier, souvent troué, effrangé, spectral. De la lithographie,on dira bien que la trace est l’origine elle-même, architrace ouvrant la loi d’une série badigeonnée à l’encre. Il y a de même me semble-t-il dans les dessins de Dupré une série de duplications à la fois externes, chaque dessin reprenant des motifs préalables, mais tout autant internes, chaque espace étant pris d’une réplication dangereuse, parfois inverse au premier trait, un cylindre pouvant entrer en relation avec sa contreforme, son décalque, comme un écho, un double éventré.
De cette loi sérielle, de cette répétition négative, le dessin hérite la progressive obscurité : opacification de couches, feuilletées en strates compactées. Mais le noir qui en résulte forcément en arrière plan, interstice d’un naufrage, traversée d’une granulosité de plus en plus dense, ce noir n’est que la fonction inverse de la blancheur. Pour chuter vers le noir, les dessins de Frédéric Dupré ont besoin d’abord d’une pure transparence. Celle du papier carbone, sur lequel une première ligne en croise une seconde, comme pour multiplier la bordure du support, réalisant un carré à l’intérieur du cadre en dentelures. Arrachée d’une spirale métallique, la feuille se précise par des lignes échappées en diagonale vers la projection cubique d’une intériorité transitoire, volume de formes couchées l’une sur l’autres, diaphanes, et que la multiplication va opacifier en touchant au pressentiment du fond. La forme tombe dans le fond au lieu d’en émerger, large bande noire qui achève le dessin comme il avait commencé, dans l’incertitude de sa nuance, toujours approfondi d’un degré de plus, d’un supplément de forme, au bord de l’extinction. Il y a dans les dessins les plus réussis de Dupré une expiration attachée à la loi des séries, inépuisables mais pourtant toujours en tenue sur le bord, à la limite de l’extinction. Et en atteignant la profondeur de l’expiration, se déploie la ventilation d’un enchaînement qui n’est pas un récit, ni une histoire racontée, comme s’il suffisait d’illustrer le heurt successif de quelque événement extérieur..
Le feuilletage des plans qu’effeuille le dessin de Dupré n’est pas la descente d’une silhouette sur un escalier. La multiplication des lignes, l’opacification des strates ne créent aucune succession déduite comme une intrigue. Il s’agit bien mieux d’une induction, celle d’un curieux fil, plus ou moins visible, qui prend la forme d’un montage, une machination d’éléments dont le fonctionnement est étrange, tourné vers l’étrange, vers l’altération de toute fonction. Aussi les formes de Dupré ne sont-elles pas, comme pour Duchamp, arrachées de leur milieu opérationnel, celui d’un urinoir devenu fontaine. La forme n’est pas prise dans l’attraction d’une autre fonction, dans une métaphorisation, ni dans le transport d’un usage en un autre, ni même soumise au déhanchement d’une descente d’escalier. Elle se libère de tout besoin de fonctionner en conservant cependant la patine, la précision des objets de la technologie. Il n’est pas question d’écraser un téléviseur ou une machine à laver pour lui soustraire la panne des éléments, restés intacts, mais sans doute de faire entrer les pièces de la machine dans un mécano abstrait, dans une matière noire qui fera tomber les Idées, traversant les couches spectrales du dessin au point de trouver pour leur mouvement un espace de révélation progressive, révélation qu’elles obtiennent dans l’expiration d’un temps stratifié, Idées de plus en plus denses, chues vers le noir de leur développement sériel.
Jean-Clet Martin

Il n'y a actuellement pas de commentaire pour cet article.

Laisser un commentaire