Histoire naturelle des formes construites

Posté le 1 mai 2017

FB_IMG_1462827187347

Dans les dessins de Frédéric Dupré, il n’y a plus de maison, mais des murs, des arches, des portes et des fenêtres. On y devine parfois une grille et un damier, un plancher et un toit. Ici ou là, l’œil repère une colonne isolée. Et à la fin tout parait faire pont.
Pourquoi ?
Frédéric Dupré a dessiné et mis en scène des fragments de ces figures d’architecture qui nous semblent si évidentes, avec patience il les a déconstruites et reconstruites. Tâchons d’en raconter l’histoire naturelle, une histoire parmi d’autres, pour mieux faire voir d’où viennent les formes à l’œil qui croit un peu trop vite à leur éternité.

Histoire du mur

Un mur est apparu dès que quelque chose est allé. Auparavant, rien ne vivait ; il n’y avait rien à arrêter,sinon peut-être la lumière, le vent, les coulées de lave et les projections rocheuses.
Plus ça vivait, plus ça allait. Alors le relief de l’environnement s’est trouvé traversé par un nombre incalculable de mouvements, par des trajets que certains contreforts rocheux favorisaient, que d’autres contrariaient, et qu’il a fallu contourner. On a vu naître des obstacles, et lorsque l’obstacle s’allongeait, la chose avait tendance à devenir un mur.
Le mur a commencé comme paroi. Il n’avait jamais qu’un côté, celui contre lequel une forme de vie obstinée venait buter.
On a entaillé le mur, on y a gravé des encoches, on y a projeté des pigments par le souffle et puis du bout des doigts, on a tracé des images pariétales.
Par la suite les murs ont manqué, il a fallu en construire au grand air. La terre accumulée, la boue et les branches rompues ont permis de dresser des fascines, des talus, des barrages et de détourner le cours des eaux ; à droite et à gauche, les cailloux, les galets ramassés et entassés ont servi de murets aux vagues parapets.
Le petit mur avait deux côtés : il séparait l’intérieur et l’extérieur, ici et là-bas, nous et vous. Le mur a fini cimenté, grâce au sable, grâce au gravier, et les palissades de bois tressées par les tendons du gibier, les hommes les ont encordées et clouées.
Peu à peu les maisons rondes ont pris forme de carré, et l’arrondi brisé par un angle droit a permis de distinguer le mur porteur de ce qu’il supportait. On a découvert les courettes en dur, les jardins florissants, les arrières-cours ombragées, les riches vergers, qui tous ou presque ont été ceinturés, protégés de l’intrusion étrangère. A l’œil d’en haut le plan des villes a émergé : on appelait la ville d’Uruk, siège du roi Gilgamesh « Uruk-les-enclos », et le souverain sans limite en avait fait élever les murailles plus hautes que le regard ; à Mycènes, la taille des roches épaisses qui cuirassaient la cité semblait si colossale qu’on la disait l’œuvre de géants cyclopéens. Autour des villes d’Akkadie, de Sumer ou d’Egypte, les hautes murailles étaient désormais piquetées de tours de guet comme autant de nids d’aigle où veillaient jour et nuit des gardes en armes, qui étaient les vigiles d’Hammurabi ou d’Ishtar. Puis le mur a englobé une nation entière. En briques d’argile régulièrement disposées, orné de cônes de céramique ou bien exposé nu au soleil, il protégeait, entre le Tigre et l’Euphrate, des invasions des Amorites et des Elamites. Les ennemis ont franchi le mur ; le mur a été détruit. Il fut reconstruit plus loin. Et pendant quelques siècles la muraille de dix mille li, entre Shanhaiguan et Jiayuguan, ou les fortifications d’Antonin et d’Hadrien contre les Pictes ont laissé onduler le limes de la civilisation et de la barbarie à travers les plaines ; le mur a ensuite été abandonné,recouvert par la steppe, la forêt.
Parfois, au beau milieu des bois, le mur précède ou suit le fossé. Il domine les douves. On franchit le pont-levis, on passe les murs.
Et puis le bois pourrit, il flambe sous le coup des incendies, il se fait rare aussi. Dans les carrières, les filons s’épuisent, et épuisent les travailleurs : même la pierre est chère. Le mur est de béton, désormais. Il est coulé, il est armé.
Dans les plaines, palissades et murets laissent place au fil barbelé. C’est le mur cruel des camps. Le voilà électrifié. Et même les murs résidentiels laissent passer le courant, après les conduits d’aération, l’eau, le gaz, l’électricité, la fibre optique, la peau d’acier, de béton, de verre recouvrent tout ce qui recèle un dedans. Et les murs imposent à l’espace dont toutes les directions se valent, et à la démocratie des angles, l’autorité d’un sens : les murs découpent. Chaque mur arrête le mouvement potentiellement infini et tous azimuts de toutes choses qui vivent et qui se meuvent, il indique où ça commence et où ça finit. Il fonde la frontière, il contient, il impose de contourner – et dans tout ce qui vit il fait naître le désir de percer.

Histoire de l’arche

Comme par le chas de l’aiguille, le vent et l’eau se sont infiltrés dans la roche et ont érodé la chose solide ; un peu partout, il y a eu des trous. A l’occasion, le trou s’est vaguement arrondi et la partie supérieure de l’ensemble s’est affinée, attaquée par le vide, jusqu’à demeurer suspendue en l’air : les forces du bloc suspendu se sont réparties, puis elles ont poussé le jambage tout contre les pieds. Et une arche naturelle, avant de s’effondrer des années plus tard, est miraculeusement apparue dans le paysage. L’arche est un moment de la conquête de la matière par une trouée, qui la réduit à peu de choses et qui la rend asymptotique ; c’est la naissance d’une tension contenue au-dessus du vide, dégagée par la résistance à la compressions  des roches dures et l’affaiblissement des roches tendres. Tous les promontoires et les stacks, les piliers, les aiguilles et les pinacles qui naissent de leur effondrement, racontent un instant d’équilibre dans le rapport de force incessant entre la gravité, les courants de l’air et de l’eau, la nature des roches, le rien et le plein.
La Porte de Dyrld et le pont d’Arc qui tiennent encore s’écrouleront un beau jour comme l’arche qui enjambait naguère la chute de l’Ofaerufoss. Des décombres naturels, après quelques millénaires, il émergera au hasard des poussées une autre percée, une nouvelle tension et une arche supplémentaire.
L’arche naturelle est née de la progression du vide dans la matière. L’architecture, elle, impose un minimum de matière au vide. C’est une partie incurvée de pierre, de bois, de brique, qui élève la porte ou la fenêtre dans le mur, qui dresse une ouverture là où il n’y avait rien ; c’est un triomphe.
L’arc a permis le passage, alors que la voûte couvre. Elle maintient, protège la pièce, la salle ou la nef. Ses claveaux reposent les uns contre les autres, de part et d’autre de la clef, sur les impostes, afin de distribuer les forces dans le mur. Ainsi quelque chose peut-il reposer sur rien – à condition de s’appuyer aux deux extrémités contre deux piédroits encastrés dans un mur de matière. De la naissance des sommiers à la clef, la portée et la flèche ouvrent un arc de cercle dans tout ce qui paraît plein et fort du poids des pierres.
Plein cintre, asymétrique, en anse de panier, brisés en lancettes, paraboliques, les arcs dessinent de la porte d’Ashkelon au voussoir de Rhodes, de l’Iliwan des Parthes aux voûtes sassanides, des mosquées monumentales au pointu des cathédrales gothiques, des ogives de Sicile aux ponts métalliques,la mémoire de la répartition des forces au-dessus du vide par l’ingéniosité de ce qui vit et de ce qui construit ; elle ne cesse de passer la jambe par dessus l’absence.

Histoire de la porte

Une porte s’est ouverte dans la pierre, comme à l’entrée de la caverne d’Ali Baba. Et quelqu’un a traversé. Mais un trou ne fait pas une porte, encore faut-il qu’il conduise d’un endroit à un autre ; il doit indiquer un seuil.
Le premier, le vent ou l’eau avait franchi des passes de schiste ou de chêne, creusant des corridors, trouant la canopée d’une forêt-galerie ; mais seulement lorsqu’un être a changé de comportement en allant de l’ombre à la lumière, en changeant d’espace, il a traversé.
Déjà les pollens, les microorganismes, migrant d’une niche environnementale à l’autre et charriées par l’air et les courants ont franchi des caps. Des corps en pèlerinage ont basculé à leur tour d’un endroit au suivant, puis du dehors au dedans. Ils ont voulu forcer le passage et, à même les murs, ils ont commencé à creuser des portes – et à les refermer.
Le carrefour rend visible un dilemme, la porte une alternative : ouvert ou fermé. Il y a des seuils sacrés, poternes et propylées. Le vestibule devient l’avant-porte, et les préliminaires se multiplient, jusqu’à ce que la porte elle-même constitue un lieu, dont l’accès est gardé par un portillon. Les porches ne sont alors plus que des sas, les portes ouvrent sur d’autres portes : le passage semble sans fin, et l’espoir de franchir s’éloigne.
A cause des portes est née la ruse.
Bélisaire pénétra dans Naples, tenue par les Goths, en s’immisçant par un aqueduc abandonné : un bataillon d’élite s’infiltra dans l’étroit boyau, tandis que le gros des troupes se ruait à l’assaut frontal de la fortification, de nuit. Conduits d’eau ou d’aération, égouts et souterrains oubliés : dans toute citadelle assiégée, il y a des portes secrètes. Dans tout ce qui a été fermé, on peut se faufiler. Il existe une issue. Cherchez la porte : dans la plus close des chambres closes de roman policier, il subsiste une faille. Il n’y a pas de forteresse absolue. Parfois, nul n’est besoin de franchir les portes pour porter un coup en dedans : sans même rentrer dans Sparte Epaminondas en sapa les fondements quand il choisit d’établir une cité concurrente non loin de là. Il décida d’agir sur la ville ennemie à distance.
Car il y a la porte visible et la porte invisible, la porte du dehors et la porte du dedans.
Si les portes de la perception pouvaient être nettoyées, chaque chose apparaîtrait telle qu’elle est, écrivait William Blake : infinie. Une diète de plante, la mescaline, la liane d’ayahuasca ouvrent notre perception mi-close de la réalité. Ce qu’un vivant touche, voit, sent, transite par les guichets de ses sens, puis les portiques intérieurs de son esprit s’ouvrent et se referment ainsi que des fleurs, des yeux ou le muscle annulaire.
Pour le reste, il faut calculer.
C’est ou bien ou bien. Dans la Machine de Babbage, les portes logiques, reliées à des roues dentées, visaient déjà à encoder toutes les opérations de l’esprit. Tesla tenta d’utiliser des tubes à vide afin de permettre la passe ou l’impasse, mais c’est Walter Bothe qui conçut le premier une porte à la fois logique et électronique. Désormais, ce serait l’information qui irait ou qui se trouverait retenue.
Et qui dit porte dit portier.
Un groom en livrée se tient discrètement à l’entrée du grand hôtel, dont il reconnaît les clients habituels ; le physionomiste devant le casino ou la boîte de nuit dit non à certains, oui à d’autres, il juge au visage, à la réputation et au dress code. Ce soir, annonce un panneau, c’est gratuit pour les filles. Et les hommes attendent.
Il faut payer à l’entrée.
L’éleveur qui conduit ses bêtes au marché paye à la barrière d’octroi de la cité. La lumière paye au diaphragme de l’appareil photographique, les pulsations lumineuses au rythme d’ouverture et de fermeture de l’obturateur d’une caméra en temps de vol, les sons parasites à la noise gate du logiciel de traitement du signal sonore. Parfois un programme malveillant, un Cheval de Troie, passe et s’installe à l’insu de l’utilisateur.
La porte a été forcée.

Histoire de la fenêtre

Ce qui a été mis à la porte revient toujours par la fenêtre.
Une fenêtre, c’est une porte par laquelle on ne devrait pas pouvoir passer. Le plus souvent, elle est disposée en hauteur. L’air, la lumière, les sons aussi, parfois, en dépit du double vitrage, transitent par les fenêtres. Elles sont destinées à ce qui du corps entre en contact – mais à distance – avec son environnement : l’œil qui voit, l’oreille qui entend, les poumons qui respirent. Les fenêtres ouvrent un endroit scellé, emmuré, à ce qui a besoin non pas d’entrer ou de sortir, mais de faire entrer en soi ou sortir de soi quelque chose.
Tout étouffe.
On compare souvent les fenêtres aux yeux d’un visage, ou aux orbites vides d’un crâne. Un trou suffit. On le trouve couvert d’une treille, d’une claie, d’un moucharabieh. Le voici comblé à l’aide d’un simple papier huileux ou d’un journal chiffonné ; si je roule un tableau de Rembrandt et que je l’utilise comme bouche-trou d’un carreau cassé, pour éviter que le froid ne s’insinue chez moi, jugeait Nelson Goodman, l’œuvre ne fonctionne plus en tant qu’art.
Or la fenêtre elle-même peut fonctionner en tant qu’art. Laissant passer la lumière, il arrive qu’elle entraîne à sa suite de la couleur. A l’étage supérieur de la Sainte Chapelle, la série de vitraux conçue au XIIIe siècle et restaurés au XIXe court tout au long de très hauts murs: la Mer Rouge, David et Goliath ou, au centre, la Passion du Christ et, dans la rosace d’un gothique flamboyant, l’Apocalypse. À l’origine chapelle privée réservée au roi, aux grands du royaume et à quelques chanoines, l’enceinte vitrée était conçue à l’image de la Jérusalem Céleste. À la lumière du jour, les rouges, les bleus des vitraux se reflétaient sur le sol blanc marbré.
Ouvrez le vitrail médiéval: c’est la veduta renaissante..
Mais peut-être est-ce un trompe l’œil, une fenêtre pleine et aveugle, un mur ouvert sur un autre mur.Tout cadre cache. La peinture a un cadre, et le plan cinématographique un cache – comme si l’on couvrait de noir tout ce qui se trouve autour. Il y a le miroir qu’on promène le long des chemins et le cache-cache de la caméra au fil des routes.
Par la fenêtre du train de voyageurs, de la voiture sur l’Autobahn ou de l’avion de ligne, je demeure l’observateur immobile du monde qui défile ; c’est un paysage de mouvements. Le rythme hypnotique des rideaux d’arbres, les cimes lointaines et l’arrière-fond qui changent moins vite que l’avant-plan, les fumées d’usine, les centrales, les éoliennes ; tout file par la fenêtre.
Une épaisse vitre de sécurité me protège , double ou triple, et entre chaque épaisseur de verre du vide, un gaz isolant, des matériaux composites. Le verre devient plexiglas.
Alors tout ce qui s’ouvre et se ferme sur le monde est potentiellement une fenêtre. Chaque fenêtre ouverte sur le bureau de mon ordinateur contient une perspective sur un système de textes, d’images, de sons et d’informations qui se superposent, ordonnées, qui se chevauchent et qui s’éclipsent, comme si une ouverture pouvait en occulter une autre. La fenêtre fait écran.
Et finit en image.

Histoire de la grille et du damier

Quelque chose bée.
Ce n’est pas tout à fait ouvert, pas tout à fait fermé. Pour tenir serré du vide et du plein, quelqu’un s’est mis à tisser : un nid, une treille, une claie, de l’osier, des tiges, des branchettes, puis des nerfs, des tendons et de la laine de mouton.
Quelques lignes tirées dans un sens, quelques lignes tendues dans l’autre : apparaît une grille, comme sur les figures réticulées de la vallée des Merveilles, gravées à même la roche. Parfois les fils alternent, dessus dessous, parfois ils forment des nœuds à chaque intersection. Une femelle orang-outang coud, noue et dénoue des pelotes de fil toute la journée. Le tisserin déchire les feuilles vertes, en extrait de fines lianes qu’il glisse l’une sous la suivante et, entrecroisant les tiges d’herbe coupées, il tresse sa balle ovale du bout du bec.
Plus la grille est serrée, plus elle s’approche de l’opacité d’un mur ; plus lâche est la claire-voie, plus elle fait porte ouverte.
Voici un premier compromis entre interdire et permettre. Aussi a-t-il très vite servi aux portes et fenêtres de prison. Les barreaux, les grilles et les herses autorisent aux prisonniers de respirer, de prendre la lumière, tout en barrant l’entrée et la sortie. C’est une sorte de fenêtre, qui ne peut faire office de porte : on y voit, on y respire à travers, mais on y demeure enfermé. C’est la fonction du grillagé.
Il sert à cuire la viande aussi, et aux suppliciés, tel Saint Laurent. Remplie, coloriée, la grille se transforme en damier. A l’œil, la chose offre une répartition régulière du noir et du blanc, d’une couleur et d’une autre. On y joue aux échecs, on pave les sols, on allonge ou on écrase artificiellement les rangées, de façon à donner l’illusion d’un pavage régulier.
La mise en damier des images fait perspective.
Celle des mots donne l’imprimerie, la typographie et les mots croisés. Dans l’espace cartésien, l’espace entier se trouve quadrillé, de sorte que n’importe quel objet pourrait être identifié par des coordonnées : au croisement de l’abscisse et de l’ordonnée, des méridiens et des parallèles, il y a quelque chose.
Quelque chose, c’est grillé : tout est repéré.

Histoire du plancher et du toit

Le temps passant, il a fallu séparer le sol du ciel.
Le plancher mime et redouble la terre : certes, il la rend un brin plus régulière, plus plate et mieux isolée, parce qu’il la couvre de planches, de dalles, de pavés, qui sont à leur tour paillés, vernis, cirés, vitrifiés. Quant au toit, il sépare du ciel et s’y oppose : à l’infini, il impose un mur d’horizon, un couvercle plus lourd encore que le crâne, et peu à peu il grade, jauge, plafonne l’habitant. Après l’avoir protégé du ciel, des intempéries, du froid, de la nuit et des ennemis, il l’encapsule.
D’étage en étage, le plafond d’un homme devient le plancher de celui qui vit au dessus de lui. En l’absence de plafond de verre, il entend mais ne voit rien de l’étage supérieur. Et la société pyramidale, à la façon du songe cosmique de Théodore, permet de se figurer une succession de planchers et de plafonds, de classe en classe, de caste en caste, jusqu’au sommet. Celui dont le toit n’est le sol de personne, c’est le roi ; et qui n’a que le ciel, c’est le dieu.
Les anges de dieu montent et descendent l’échelle de Jacob, mais aux tréfonds des enfers, les damnés ne connaissent personne sous leur plancher : le plus misérable ne marche sur le toit de rien. Notre condition immobilière est toujours l’analogie d’un système d’étages.
Le plancher regarde le toit, qui lui tourne le dos. Parfois, celui qui en a les moyens orne son plafond de miroirs, afin de se regarder allongé sur son lit, dormir et faire l’amour : il est à lui-même son propre faîte. Et le plafond se couvre de fresques roccocos, s’illumine de lustres puis, parcouru de conduits, de tuyaux, de fils électriques, de convecteurs, le toit devient le cœur et la tête, tandis que le plancher demeure le cul, encavé dans les fondations.
Le toit s’aère : il prétend à la mansarde et au grenier, où jaunissent les souvenirs, s’entassent les regrets de famille. Le plancher cache sous les lattes, les dalles de béton, les souterrains, les caves, la crypte et les secrets.
Et chacun vit dans l’espace péniblement gagné entre sa combe promise et son comble espérée.

Histoire de l’escalier

Ce qui vit connaît le haut et le bas, mais tout autour ça monte et ça descend.
Quand le sol s’incline, le corps redressé d’un animal impose à la pente ou à la côte une alternance d’horizontale et de verticale. Il décompose l’angle par sa marche, en se laissant choir pas après pas. Ainsi la ligne se fait escalier : une sorte de sol pour poser le pied, une sorte de mur pour passer au niveau suivant.
Le corps soumis à la gravité transforme tout en droit et en plat. Insensiblement apparaissent sur la montagne des marches imprimées dans le rocher.
A la colline du nombril de Göbekli Tepe, où mégalithes et totems enfouis accueillaient tous les clans, un escalier conduit doucement. Puis on grimpe les mille marches du mont Girnar. Puis l’escalier tient dans le vide, et c’est une échelle de bambou, ou la scala naturae des êtres ordonnés du plus modeste au plus éminent. Puis l’escalier qui mène au Paradis, ou celui qui s’enfonce chez les morts, ou l’escalier honorifique à la cour du roi qui s’ouvre, se déploie tel une coquille ; puis il est central, puis il est à vis ; puis le voilà qui s’enroule en colimaçon, et il tourne, tourne encore, le long de la rampe où la main cherche le fil. Puis c’est un escalier balancé de pierre taillée. Puis à montée droite, puis circulaire, puis mixte. Puis l’escalier italien, puis hélicoïdal, à la française et à quartiers tournants. Le voilà de plus en plus chargé, son garde-corps s’encombre de balustres, ses nez de marche deviennent saillants, de volée en volée, il tourne encore, il s’enroule et comme dans les rêves et les cauchemars fiévreux, d’étage en étage, il se replie sur lui-même.
Ainsi que dans les dessins d’Escher, l’escalier sans fin négocie quatre virages à angle droit, et la figure revient à son point de départ.
Le sens de cet escalier de Penrose, c’est de figure par une illusion d’optique une boucle, un objet qui reviendrait en lui-même, qui serait la source et l’embouchure de son être. Parvenu à sa trémie, l’esprit en proie au vertige remet le pied sur le perron.
Or la forme montante du limon et de la ligne de foulée parcourue par le regard fasciné contient en réalité une figure descendante, et la forme qui descend contient en réalité une forme qui monte.
De sorte qu’il y a deux escaliers, et jamais un seul.
Toute chose qui se poursuit se rate et débouche sur autre chose qu’elle-même : dans l’escalier ascendant, un escalier jumeau dégringole , et inversement.

Histoire de la colonne

Jadis il y avait de grands arbres, enracinés dans le sol, qui paraissaient monter jusqu’au ciel.
Tout d’abord, les animaux ont collecté du bois mort dans la clairière. Patiemment, certains d’entre eux ont détaillé la silhouette élancée des arbres de la sylve : ils ont coupé le bois, ils l’ont ébranché, émondé, tondu, taillé, et ils lui ont donné l’apparence géométrique de planches, qu’on assemble en étais et en piliers.
Plus tard, d’autres ont creusé dans le roc des carrières et à la roche ils ont progressivement prêté la forme des arbres qu’ils avaient coupés : eux ont élevé des colonnes. Afin de soutenir temples et mausolées, palais, bastides, castels, le long des allées, au front des bâtiments, on a d’abord poutré, puis on a sculpté avec minutie des arbres de pierre, dans l’idée de transformer la ville en forêt pétrifiée. Les colonnades dessinent une nature abstraite, arrachée au monde agreste et imprimée dans le granit rouge et dans le marbre clair.
Puisqu’il y avait un sol et un ciel, un plancher et un plafond, les colonnes ont permis de maintenir l’un et l’autre écartés : il fallait ouvrir entre les cieux et les enfers un univers humain. Grecque, la colonne n’a d’abord retenu de l’arbre que la direction et la silhouette lisse, sans cannelure ni ornements. Elle a progressivement mimé le végétal et les tronçons de son fût, d’abord d’ordre dorique, ont soutenu ensuite un chapiteau à volutes tout en s’enracinant dans une base moulurée ; la chose a fini corinthienne quand elle a gagné des feuilles d’acanthe ; enfin la colonne a excédé l’arbre, elle s’est couverte de cannelures, de bagues, elle s’est tordue en hélice, en spirale, elle est devenue mieux que liane. Déchaînée, émancipée, la colonne vaut par elle-même.
Plus personne n’a besoin de colonnes, car la colonne ne tient rien. Son chapiteau ne porte plus aucun poids, sinon le sien : elle chôme, simple élément d’apparat.
Quand nous vivions dans un cosmos, la terre était reliée au ciel, mais l’un et l’autre ne sont plus distincts, le haut et le bas n’ont pas besoin d’être liés, et il ne reste que le lien : la colonne supporte le vide.

Histoire du pont

C’est un pont.
On peut faire mur de tout, on peut faire pont d’un rien.
Transformer patiemment un non lieu en un lieu, c’est ce que n’importe qui peut faire de mieux. Dans un angle mort entre deux forces ennemies, dans le vide ou sur l’abîme entre deux puissances, deux royaumes ou deux blocs qui, demi pour demi, forment un monde entier, il est toujours possible d’enfoncer un coin ou de jeter un pont. Le meilleur ami de deux ennemis connaît le sens du vide, car il se déchire à l’image du monde et il se tient au dessus de rien. Il n’appartient ni à l’un ni à l’autre : il a posé un pied sur un bord, un pied sur l’autre. Il tient également à ce qui cherche à s’entredétruire, ou à ce qui s’ignore. Il n’est pas médiateur. Il ne fait pas discuter entre eux un côté et le côté opposé : il les relie et transforme l’impasse en passage. Il est un pont, et les plus belles des œuvres, les meilleurs des hommes incarnent toujours des ponts sur le vide. Après eux, les hommes prennent pour acquis le travail de construction et vont sur le pont comme sur une voie naturelle. Celui qui a fait l’effort de devenir pont se fait toujours marcher dessus, à la fin. C’est le destin de quiconque enjambe la dépression, qui se courbe et répartit ses forces entre les deux bords d’un monde, au dessus non pas de rien, mais d’une vallée encaissée, pour permettre aux êtres de passer. L’insurmontable devient plat, quand le pont est réussi. Il annule son effort et rend invisible sa propre tension – à moins qu’il ne s’effondre. Et lorsque le pont s’écroule, il apparaît à tous que le chemin le plus évident était un effort terrible, une construction éphémère et frêle qui avait fini par sembler une voie naturelle.
Parmi ce qui va, tout est fait de ponts oubliés.

Et voilà ce qu’on devrait raconter à l’œil qui prend le temps de voir et de rêver devant les dessins de Frédéric Dupré.

Tristan Garcia

Il n'y a actuellement pas de commentaire pour cet article.

Laisser un commentaire