Un courrier de Jacques Sicard, suivi de deux Opus inedits.

Posté le 8 juin 2018

Cher Frédéric Dupré,

Il me semble que la totalité de votre travail est une question de seuil. Le franchir ou pas. Qui n’est pas une question, puisque la tenue du pas, le fait de ne pas passer, recèle le plus de possibles – le plus d’imagination du possible. Par quoi le seuil est aussi un deuil ; il porte le deuil du réalisé et de son mot de la fin. Vous n’êtes pas dans la banalité ressassée de l’ouvert, cher Frédéric, vous êtes, vous et la géométrie non-euclidienne de vos traits, suspendus. Tout le funambule est dans ce geste aérien retenu. Et le spectateur de votre travail, déconcerté et comme se tenant lui-même sans le vouloir sur un pied, n’est pas sans paraphraser Voeux rompus, poème gaélique de Lady Gregory, entendu dans Gens de Dublin, adapté de Joyce et dernier film de John Huston : Vous avez aboli l’Est / Vous avez aboli l’Ouest / Vous avez aboli ce qui était devant nous et ce qui était derrière nous / Vous avez aboli la lune / Vous avez aboli le soleil / Et nous avons grand-peur que vous ayez aboli la Loi.

 

Opus Eden

Eden

On connaît la légende de la porte de l’Est de l’Eden, par laquelle sont chassés pécheresses et pécheurs, condamnés par surcroît à n’avoir de souvenir de l’Eden que la triste issue qui les aura vêtus et mis au travail – et pour combien depuis, huit heures font un jour ? On ne connaît pas la porte de l’Ouest. Du côté intérieur, il y a un échiquier où quand la partie est finie, on sent que quelque chose est fini ; du côté extérieur, sur un sol déclive, roule un soleil étincelant qui se fiche sur la feuille lancéolée du laurier. Passant sous son arc, ne vous attendez pas à ce que vos pieds soulèvent jusqu’à vos narines la poussière de perlimpinpin des terres de Salinas Valley où Elia Kazan a situé la mauvaise conscience de son film biblique. Alliant la chaise du joueur d’échecs au vestibule du soir, elle conclut au vertige où ne passe aucun de vos chemins.

 

Opus equus

acosmos

De quelle Troie est le cheval de ce dessin hippophagique ? Sur la planche, à l’inverse de ce que technique veut, le schéma cinématique de la carcasse chevaline est dévoré par les fils de soie emmaillotant des lignes de côtes, des lignes d’attache, des valeurs et des flèches d’extrémité ; son inachèvement d’écorché le dispute à une tache de sang due à la maladresse qui a renversé sur la feuille l’encrier noir. Pourtant, il s’agit bien de l’equus du désir sous l’aspect d’un appareil de projection cinématographique. L’observation de la partie supérieure de l’animal représenté note un projecteur au niveau du chanfrein, un dérouleur pour encolure, une lanterne pour dos. La croupe est équeutée, puisqu’il ne s’agit pas d’un désir œdipien . Ce désir est le fondu au noir qui lui tient lieu de viscères, et que l’on avait pris pour du sang ; un trou que sa panse creuse partout, au milieu de tout.

Jacques Sicard

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