Taches d’être et de néant

Posté le 11 janvier 2019

 

« Je n’aime pas beaucoup. »

C’est par ces mots pour le moins éloignés de la flagornerie qu’a tout d’abord été accueilli le dessin de Frédéric Dupré que j’avais présenté à un collègue un peu sévère, par un midi neigeux, tandis que j’étais quant à moi tout admiratif devant cette œuvre.

« Et que penses-tu de celui-ci ? »

« Je n’aime toujours pas ».

« Et cet autre dessin ? »

« Rien à faire, je n’aime pas… mais j’aurais beaucoup à en dire. »

Ne pas aimer une chose, mais avoir beaucoup à en dire : rien ne va moins de soi en art que cette possibilité. On a coutume de croire, en effet, qu’on ne peut commenter que les oeuvres qu’on aime par certains côtés, faute de quoi l’inspiration serait si faible qu’elle inviterait au pire à la formulation de banalités, au mieux au silence. Les dessins de Frédéric Dupré ont la magistrale particularité d’être inspirants non seulement pour ceux qui les apprécient, les aiment, les adorent, comme moi, mais encore pour ceux qui ne les aiment pas.

Il y a à vrai dire, dans ces dessins, un instant de génie qui donne à comprendre que l’art véritable n’a rien à voir avec les « j’aime/je n’aime pas », comme l’a bien saisi également le cinéaste Denis Côté [1]. L’oeuvre de Frédéric Dupré flotte au-dessus de l’ordre de l’appréciation. Elle n’a pas besoin de spectateurs pour être ce qu’elle est. Pendant longtemps d’ailleurs, sans doute a-t-elle reposé seule et à l’abri des regards. Autonome. Autosuffisante. Y compris vis-à-vis de l’esprit de son créateur qui, on l’oublie parfois, doit subir à maints égards sa propre production artistique. Et lorsque ces dessins furent regardés pour la première fois, ils eurent beau jeu de se rire des critiques et des compliments, n’ayant guère besoin d’eux pour être ce qu’ils sont. Voilà donc le premier « message » que nous lancent ces dessins – si je puis me permettre d’employer ce terme impropre : « Nous n’avons pas besoin de vous, spectateurs ; que vous nous regardiez ou pas, nous existerons quand même. »

Qu’il suffise de considérer « Je vous dois la vérité en dessin ». À gauche, un globe-terrestre ; au centre, un escalier ; à droite, un plancher à damier. Autant de produits humains que viennent compléter une série de traits qui ne s’apparentent à rien ou presque et qui existent ainsi d’autant plus souverainement, un peu à l’instar de l’œuvre de Grégory Chatonsky [2]. Pourquoi cette juxtaposition entre le reconnaissable et l’inassignable ? Sans doute pour manifester par contraste ce que le non-humain ne doit profondément pas à l’humain, encore que l’un et l’autre aient la possibilité et même la manie de se côtoyer. Plus proches du journal intime que du happening public, les créations de Frédéric Dupré se distinguent néanmoins par leur portée universelle. Elles nous incitent à imaginer tout ce qui n’a jamais été vu mais aurait mérité, ou mériterait encore, un coup d’oeil attentif. Immense vérité s’il en est, et qui devait s’incarner ici dans le dessin.

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 « Je vous dois la vérité en dessin ».

Nul besoin d’avoir une perception synesthésique pour en convenir : il y a une réelle quantité de couleurs dans les dessins de Frédéric Dupré. Des couleurs qu’on ne peut rencontrer ailleurs. Dans le roman Barbe, la mère dit : « blanc de meudon, bleu charrette, indigo électrique, menthe à l’eau, rouge écrevisse, zinzolin. ‘‘toutes ces couleurs-là n’existaient pas dans mon temps […]’’ » [3] Si d’une époque à une autre les couleurs changent bel et bien, d’une création à une autre elles se multiplient aussi. Elle sont plus nombreuses qu’on ne le croit, moins évidentes qu’on ne le pense. Et là où dans l’oeuvre de Frédéric Dupré semblent prédominer le blanc, le noir et le gris, on découvre en fait bien d’autres teintes. Bien d’autres teintes, donc des possibilités imaginaires qu’actualise à loisir un observateur, ainsi que le croyaient les lettristes ? Pas du tout. Les oeuvres de Frédéric Dupré recèlent plus qu’un simple potentiel arrimé à une subjectivité créatrice.

 

Pour employer la voie de l’ontologie négative, on pourrait dire qu’on n’a affaire chez lui ni à des dessins infinis et ouverts ; ni à un « ouvroir de littérature potentielle » ; ni à un effort pour pointer l’indicible ; ni à un aveu d’incapacité à s’exprimer sur le monde ; ni à des griffonnages naïfs ; ni à des pulsions brutes, ironiques ou ludiques ; ni à une énième façon d’affirmer la soi-disant supériorité de l’art, ou au contraire sa mort imminente. Les traits de Frédéric Dupré logent à une autre enseigne que ces tendances rebattues. Sans jeter l’anathème sur celles-ci, ces traits montrent que rien n’importe moins que la détestation ou l’adoration. Avant même toute appréciation, avant même toute forme de vie, il faut l’être ; et ce fait est remis en évidence avec éclat à travers l’oeuvre de Frédéric Dupré.

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L’animal en son lieu.

Les dessins formant cette oeuvre se déploient moins dans le régime spatial que dans un temps à chaque fois (re)concrétisé. Chacun d’eux est fait d’instants qui s’intriquent, se superposent, parfois dépendent les uns des autres, parfois se suffisent. Voici « L’animal en son lieu ». L’image est claire, sans ambiguïté. Elle refuse de jouer la carte de l’embrouillement intégral du sens. Voici pourtant, en un autre instant, les traits fulgurants et épars de « Stultifera navis ( variation nocturne ) / aux abords de l’île déserte ». On ignore ce que c’est, il faut spéculer. L’image quitte la limpidité, elle est grosse d’ambivalence. Elle refuse de jouer la carte de l’univocité pure. Et voici enfin les traits mi-épurés mi-complexes de « Ronde de nuit », où est donné à la vue un intermédiaire signifiant. Non pas le « juste milieu » qu’aimait tant Aristote, sorte de fin idéale à rechercher coûte que coûte. Juste une possibilité parmi d’autres, qui s’impose ici et doit être écartée là, selon les moments.

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Stultifera navis  ( variation nocturne ) / aux abords de l’île déserte.

 

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 Ronde de nuit.

L’oeuvre de Frédéric Dupré est rigoureusement inclusive. Après l’exaltation du Dehors qui marqua le poststructuralisme, l’appel à l’univocité qui résonna dans le positivisme logique et la place récemment faite aux voies mitoyennes par Mauricio Beuchot [4], l’expérience créée par Frédéric Dupré montre tout tour à tour, en replaçant tout dans son moment. Tristan Garcia a eu raison d’affirmer pour cela qu’on entrevoit ici le « n’importe quoi », ou plutôt, que « Frédéric Dupré ne dessine pas n’importe quoi ; il dessine certaines configurations du ‘‘n’importe quoi’’, lorsqu’il devient quelque chose. » [5] Énumérative comme le sont également les écrits de Garcia, son oeuvre force l’admiration par la réunion qu’elle opère des divers modes d’existence, chacun possédant sa grandeur, sa moyenneté ou sa faiblesse. Car cette oeuvre ne se limite pas à réveiller d’obscures intuitions enfouies en chacun de nous, spectateurs ; même si elle invite à prendre le large, elle ne propose pas un test de Rorschach. Elle offre le monde tout entier. Elle répand des parts du Tout, et des parts du Rien aussi.

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Apparitions

Bien rares sont les fois où l’on voit apparaître le néant. Les dessins de Frédéric Dupré parviennent à le faire surgir. Regardez « Apparitions » : il ne faut guère confondre les taches foncées qui s’y trouvent avec des faces de bêtes. Ces taches foncées, précisément, NE SONT PAS des bêtes – l’accent étant à mettre ici sur l’objectivité du n’être-pas. À l’encontre de Bergson qui tenait le néant pour un concept creux et commettait ainsi l’erreur, difficilement pardonnable, de voir dans le non-être une idée nécessairement contaminée par l’être, sphère où Bergson résidait lui-même de façon contingente ; à rebours de Sartre pour qui le néant hantait tout au plus l’être, sans avoir droit de cité ailleurs, c’est-à-dire en lui-même : dans son inexistence, Frédéric Dupré nous convainc de l’effectivité du néant. Il ne suggère pas que ce dernier possède forcément une réalité, ou bien encore qu’il est, ni plus ni moins. Sans doute le néant peut-il exister comme concept ; mais c’est en un sens plus singulier et original qu’il se fait parfois jour chez Frédéric Dupré. Certains de ses dessins, littéralement, sont tachés par le non-être.

Prenez connaissance de « Trouées dans l’être ». Les vides qui en ressortent ne représentent pas un vide artificiel relatif à une attente déçue, comme le voulait Bergson. Ce ne sont pas des régions désertiques délestées d’un contenu qu’on espérait y voir. Ces trouées n’ont rien de déterminé. Elles ne sont rien, justement. Cahin-caha, elles se dévoilent dans une approximation de perspective qui leur confère l’absence dont elles ont besoin pour être ce qu’elles sont, et n’être pas ce qu’elles ne sont pas. Ici enfin surgit le rien, détaché de l’être et des choses.

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Trouées dans l’être.

C’est ainsi qu’il fallait dessiner. Et c’est ainsi que dessine Frédéric Dupré. Se borner à faire du néant un concept inéluctablement affecté par l’être, c’est l’arracher à lui-même et le rater dans ce qu’il a de propre. L’artiste évite cette erreur. Il fait voir que le néant peut revendiquer une pleine autonomie face à l’être. Il révèle ce qui est et ce qui n’est pas, les prenant parfois ensemble, parfois séparément.

Que vous aimiez ou non l’oeuvre de Frédéric Dupré, vous pourrez sans doute l’admettre. Et en l’admettant, vous vous disposerez à aimer puissamment cette oeuvre. C’est du moins en ce sens qu’est allé le commentaire qu’on m’a fait quand, alors que je présentais quelques semaines plus tard les dessins de Frédéric Dupré à mon collègue un peu sévère, ce collègue, obsédé par les taches d’être et de néant qu’il venait d’y découvrir, s’est exclamé :

« J’aime bien les dessins de Frédéric Dupré. Je les aime beaucoup, en fait. »

 

Pierre-Alexandre Fradet.

NOTES

 [1] Manon Messiant, « Six films plus tard : entretien avec Denis Côté », Hors Champ, 20 décembre 2012, en ligne : http://www.horschamp.qc.ca/spip.php?article524 (consulté le 23 décembre 2018).

 [2] Voir par exemple « L’abri », 2014, en ligne : http://chatonsky.net/labri/ (consulté le 23 décembre 2018).

 [3] Julie Demers, Barbe, Montréal, Héliotrope, 2015, p. 109.

[4] Jean Grondin, « Le sens de l’analogie. Jusqu’où l’herméneutique analogique de Mauricio Beuchot suit-elle l’ontologie de Thomas ? », dans L. A. Colin (dir.), La Hermenéutica en el Cambio de Siglo. Entre el Rescate de la Tradición y el Reto de la Creatividad. Homenaje a Mauricio Beuchot, México, Editorial Ducere, Colección Hermenéutica, Analogía y Imagen, 2011, repris en ligne : https://jeangrondin.files.wordpress.com/2010/05/le-sens-de-lanalogie-2011.pdf (consulté le 23 décembre 2018).

 [5] Tristan Garcia, « Choses de Frédéric Dupré », Strass de la philosophie, 3 novembre 2012, en ligne : http://strassdelaphilosophie.blogspot.com/2012/11/choses-de-frederic-dupre-tristan-garcia.html (consulté le 23 décembre 2018).

 

 

 

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