Ce bref moment du retournement…par Jean-Luc Nancy.

Posté le 12 juillet 2019

 

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Il  y  eut  l’organisation  –  vertèbres, nerfs, viscères  et  canaux. L’organisme  vit  que  cela  était  bon. Il  y  eut  la  construction  –  temples,  tours  et  palais,  voûtes  et  murailles.  Le  bâtisseur  vit  que  cela était  bon. Il  y  eut  la  destruction  –  effondrements, ruines, fragments. Le  conquérant  vit  que  cela était  bon.  Il  y  eut  la  désorganisation  –  lambeaux,  guenilles,  meurtrissures.  Le  rapace  vit  que cela  était  bon.  Il  y  eut  la  déconstruction  –  vues  éclatées,  perspectives  pliées,  axes  disjoints. Plantes, animaux  et  poètes  virent  que  cela  était  bon. Il  y  eut  enfin  la  struction : amas, monceaux, débris  et  ramassis.  Nul  ne  trouve  que  cela  est  bon.

Il  se  trouve  pourtant,  en  dépit  de  tout,  que  cela  se  raconte  et  que  ce  récit,  comme  tous  les récits,  donne  forme  et  clarté  à  l’informe  et  à  l’obscur.  Kafka  laisse  un  pont  se  raconter : ce  pont  est  féminin,  lancé  au-dessus  d’un  abîme ;  un  jour  un  homme  arrive,  l’interpelle, le  frappe  et  fouille  de  son  bâton,  lui  saute  dessus ;  meurtri,  le  pont  veut  se  retourner  pour voir  l’agresseur,  il  s’effondre,  déchiré  par  les  rochers  qui  l’avaient  toujours  si  paisiblement considéré.

Frédéric Dupré dessine le bref moment du retournement, l’instant où le pont aperçoit de manière distincte et confuse – distinctement confuse – sa propre arcature et tout son dessein : le plan, le projet, l’étude et le calcul qui ont permis la tenue de l’arche – l’enjambement de l’abîme.

Il discerne les plans de ses constructeurs, leurs pensées des forces arc-boutées, de la légèreté obtenue par juste pesanteur. Plus au fond de leurs perspectives, l’idée même du passage et de la progression, les innombrables édifices d’où pourront venir et vers lesquels pourront passer les matériaux, les outils, les machines d’édifications indéfinies. Il voit, le pont elle voit, cette femme dans sa robe déchirée – une organisation foisonnante d’architectures, c’est-à-dire de principes, de plans de coupe et d’élévation, de profondeurs et de surfaces en train de se retourner, pressées les unes sous les autres, écartelées en damiers ou en surplombs, disposées par transposition par indisposition.

Struction : ce qui reste des constructions et déconstructions, des destructions, des instructions, des obstructions et des substructions. C’est-à-dire, dans l’ordre, de ce qui édifie, bâtit et accomplit un plan – de ce qui désassemble selon le plan pour en exposer la dissection — de ce qui démolit, délabre et ruine – de ce qui met en ordre selon des normes ou un modèle – de ce qui fait obstacle, empêche et bloque – de ce qui soutient, fonde et assure un édifice. La struction représente à la fois ce qui est commun à toutes ces opérations et qui en même temps se détache de toutes. Ce qui s’assemble ou qui est assemblé sans constituer ni instituer un édifice, une œuvre ou un système. Selon l’étymologie, il s’agit d’abord d’étendre, d’étaler et de recouvrir, puis d’empiler et d’entasser. Ce n’est pas une absence d’ordre mais c’est une ordonnance sans principe ni fin. Cela peut se prêter à des opérations mais n’en désigne aucune.

Pas encore détruites mais plus construites, déconstruites au bord de la struction : formes, linéaments, tracés d’une mutation dont nul ne peut discerner le destin. Organisme gigantesque et disséminé en organes – instruments, fonctions, moyens sans fins, fins sans moyens, montées, descentes et parcours d’ailleurs en ici même et de nulle part en partout. De l’autre à l’autre et du même au même : obsessive curiosité pour les rapports déplacés, désajointés, temps et espace suspendus, lieux et jeux inarticulés, dessins sans desseins ou l’inverse. Inquiétante présence du présent.

Jean-Luc Nancy

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